LA VERITABLE HISTOIRE DU CINEMA (SAISON 2005/2006)

 
 

" Gardant à l’esprit son engagement à valoriser le cinéma documentaire à travers les manifestations significatives de sa capacité à faire art au sens le plus fort du thème, la Véritable Histoire du Cinéma vous convie cette fois, de manière inédite, à rencontrer six films contre deux habituellement (le plus souvent un film de fiction et un film documentaire). Ces rapprochements, juxtapositions ou confrontations proposés entre des œuvres et des pratiques cinématographiques distinctes sont motivés, par-delà la divulgation de films parfois méconnus ou oubliés, par le désir de rappeler que le cinéma documentaire n’est pas « moins écrit, moins en forme, moins mis en scène que le cinéma de fiction » bien que les enjeux et les contraintes des opérations (tournage, valeurs des cadres, choix des axes de la prise de vue, mouvements de caméras, construction sonore, nature des personnages, montage, etc…) qu’ils ont en commun diffèrent et que la relation du spectateur au représenté s’en trouve par conséquent modifiées voire perturbée.
Aussi notre intitulé « Filmer la Justice » ne propose pas tant un thème ou sujet à débattre qu’il est un motif dont les deux termes « filmer » et « justice » sont à saisir avec une égale proportion dans leur importance puisque nous sommes au cinéma, face à des représentations qui soulèvent sur un mode singulier des questionnements où interfèrent politique, esthétique et éthique.
À un premier niveau, on pourrait repartir de l’analogie maintes fois soulignée entre la scène de théâtre (qui est inhérente, doit-on le rappeler, à toute fiction cinématographique) et le processus du rituel judiciaire. De Dreyer à Coppola en passant par Lang, Ford, Preminger, Hitchcock, Lumet, Bresson, et bien d’autres que leurs œuvres aient été de qualité ou médiocre, le cinéma de fiction a largement convoqué cette scène ontologiquement spectaculaire du tribunal (et ses coups de théâtre !) pour constituer ce quasi-genre cinématographique que serait le film de procès dont la détermination (et le privilège sans doute) plus que jamais consiste à (r)établir la Vérité, son régime authentique fût-il d’abord le vraisemblable, c’est-à-dire le simulacre.
Le cinéma documentaire n’a pas toujours, contrairement à ce que l’on croit, l’avantage du sujet. L’enregistrement d’audiences judiciaires a souvent été contrarié par la loi. Il a été interdit en France de 1954 à 1985 avant qu’une dérogation n’autorise, en vue du procès pour crime contre l’humanité de Klaus Barbie (1987), le filmage de débats constituant « un intérêt pour la constitution d’archives historiques ». C’est au cœur de cette impossibilité documentaire que le film de Marcel Hanoun L’Authentique procès de Carl-Emmanuel Jung (1966-1967) engageait la nécessité et l’originalité de sa proposition redoublée par cet autre vide laissé par l’inexistence d’archives montrant les crimes de masse commis par les nazis.
Si des dérogations (de moins en moins exceptionnelles) permettent aujourd’hui, sous la pression insistante des médias, d’introduire des caméras dans les prétoires, la justice n’en impose pas moins ses propres scènes et ses propres contraintes au cinéma (temps et distribution de la parole, durée de l’audience, unité de temps et de lieu, action limitée) et les audiences se déroulent sans que l’effectuation d’aucun acte cinématographique n’en vienne perturber le cours (il est fréquent que l’emplacement des caméras ne soit pas décidé par le réalisateur). La première réalité que le cinéma aura alors filmé est donc celle de la justice rendue, il ne saurait se soustraire à son ordre. C’est cet ordre par les limites et les contraintes qu’ils posent qui atteste d’emblée la valeur documentaire de ce qui a été enregistré (10ème chambre, instants d’audience). Dans le prétoire néanmoins, le cinéma se retrouve dans une position équivalente à celle du public, de ce côté de la scène qui la constitue en spectacle dont le prévenu est l’objet, au milieu d’autres acteurs (avocats, témoins, greffiers,…) avec tout ce que cela implique de dualité entre le constat de la puissance écrasante de l’institution judiciaire et le voyeurisme voire la cruauté qui consiste à observer la fragilité de ceux que le magistrat Antoine Garapon appelle « les malgré eux ». Quels sont les moyens dont dispose le cinéma pour empêcher la réalité de l’audience de n’être qu’un dispositif dramatique sans le dépasser par la révélation de ses enjeux ? Le travail de montage de Frederick Wiseman dans Juvenile Court semble avancer une réponse pertinente à cette question.
Enfin la scène de justice n’est pas toujours circonscriptible à l’audience. Elle peut esquiver par nécessité la frontalité de l’institution judiciaire et opérer par règlement différé. Créer une scène pour en questionner une autre, se donner l’oportunité d’un espace-temps singulier pour y déployer un régime de vérité : étude de cas avec L’Affaire Sofri, de Jean-Louis Comolli."
Jérôme Baron

 

     
2003/2004

2004/2005

2006/2007
10e Chambre, Instants d'Audience
L'Affaire Sofri
L'Authentique Procès de Carl-Emmanuel Jung
Furie
L'invraisemblable Vérité
Juvenile Court
 
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