| |

SEANCE UNIQUE
dimanche 22 avril à 18h30
|
LA
CAMPAGNE DE PROVENCE
de
Jean-Louis Comolli
France,
1992, 1h32, documentaire
Régionales 1992. L’offensive du Front National en Provence – Alpes – Côte
d’Azur se fait alors avant tout sur le terrain du langage. Jean-Louis Comolli
et Michel Samson ont filmé en public, dans l’action militante, ce
qui était le plus insaisissable : la circulation des mots qui font
tache et qui font mal. C’était le temps où de hautes autorités
politiques qui n’étaient pas lepénistes parlaient à propos
de ceux qui venaient du Sud, d’ ''invasion'' et d’ ''odeurs''
« Faut-il, pour le combattre, filmer le Front
National ?
Comment ? À quel prix, à quels risques ?
Beaucoup de choses ont changé en Europe et en France, mais
avant tout, pour moi, c’est la place du Front National dans
la vie politique française qui a changé. ''Banalisation'',
dit-on. Occupation progressive du pays, dirais-je plutôt. Pas
seulement dans les têtes, mais dans l’espace et le temps,
la géographie et l’histoire, les institutions et les
entreprises, le langage et les logiques. Tout se passe comme si le
FN faisait de moins en moins peur. Et que cette peur fasse de moins
en moins mal. (…) S’il y a (je le crois) un usage politique
du cinéma et spécialement du cinéma documentaire,
s’il est vrai (je le crois) qu’avec le cinéma,
art du corps, du groupe et du mouvement, il devient enfin possible
de traiter la scène politique selon une esthétique
réaliste, la ramenant de la sphère du spectacle sur
la terre des hommes, comment les choix d’écriture ne
diraient-ils pas quelque chose des enjeux de la période ? Et
le dispositif filmique, du sens que prend ou retrouve cette scène
politique rematérialisée et réincarnée ?
''Filmer politiquement'', ce serait déjà se servir
du cinéma pour comprendre le moment politique où l’on
filme. (…) Gardanne. Le Pen parcourt à grands pas le
marché, souriant, tout à ses admirateurs. Près
de lui, un garde du corps qui, pour le protéger, le frôle.
Le Pen sursaute, un rictus de violence saisit son visage. ''Je t’ai
dit de ne pas me toucher ! Je n’aime pas qu’on me
touche comme ça !'' Filmés, ce geste et cette
parole phobiques ouvrent soudainement sur l’autre scène
qui menace, derrière les sourires et la bonhomie. Quelque
chose ici s’inscrit du rapport de l’idée politique
et du corps politique, rapport que seul le cinéma peut avérer
et déplier. Dès qu’il s’incarne et se représente,
un pouvoir devient sa propre caricature. Il n’est pas besoin
de forcer le trait, il se force tout seul. L’ombre se déplace
en même temps que la lumière. C’est ce que j’ai
toujours cru du pouvoir filmé. Un gant qui se retourne. On
voit les coutures, l’écorché. »
Jean-Louis
Comolli, Traffic n°24, 1997
|
 |