| |

SEANCES
samedi 7 avril à 18h30
dimanche 8 avril à 20h30
mardi 10 avril à 20h30
|
LA
VIE D'OHARU, FEMME GALANTE
(SAIKAKU ICHIDAI ONNA)
de
Kenji Mizoguchi
Japon,
1952, 1h13, VOSTF
Avec
Kinuyo Tanaka, Tsukie Matsuura, Ichirô Sugai, Toshirô Mifune, Toshiaki
Konoe, Kiyoko Tsuj, Hisako Yamane
Oharu, femme galante, se souvient de son
passé : son amour pour un jeune
homme de condition inférieure, la mort de ce dernier, son bannissement
de la cité impériale, son mariage, sa vie de courtisane... L’une
des œuvres maîtresses de Kenji Mizoguchi. Poème dramatique
somptueux, ce pur chef d’œuvre sur la frustration et la négation
du désir fit reconnaître le maître en Occident.
« La Vie d’Oharu, femme galante, commence
par sa fin. Silhouette au visage dérobé glissant comme
un spectre entre les maisons, suivie par un travelling dont la lenteur
redouble la sienne, lestée semble-t-il par le poids des décennies
accumulées ici-bas. Cette préambulaire image de déchéance
induit assurément un apogée que les femmes rieuses
qui l’ont rejointe sur son chemin la somment maintenant d’évoquer.
Splendeur puis misère d’une courtisane, il doit s’agir
de cela. À ceci près que Mizoguchi n’est pas
connu pour procéder comme le commun de sa corporation. Ce
sera donc misère et misère d’une courtisane.
Sitôt entamé le long flash-back que l’ensemble
du récit épouse, c’est déjà fini.
Oharu est jeune, belle, noble, désirée par des seigneurs ;
pendant deux minutes elle semble même évoluer avec assurance
dans ce microcosme distingué, et, patatras, il n’en
est rien, une maladie lui tombe dessus : elle aime le sans-grade
Inosuke qui, comble de malheur, le lui rend bien. Tout ce qu’il
ne fallait pas faire. Patatras, oui : avouant ses sentiments à Inosuke
après avoir feint de ne pas daigner seulement le regarder,
elle s’écroule, précédant le travail du
destin de matyre auquel elle vient de se condamner. Inosuke est dûment
décapité, Oharu exclue de la cour avec ses parents.
Les voici regagnant la campagne, glissant latéralement sur
une passerelle, tous baignant dans une pénombre semblable à celle qui
accompagnait son errance augurale. Nous somme à la minute
15 d’un film qui en compte 120, le crépuscule a déjà commencé.
Oharu n’en sortira plus, souvent indistincte dans le plan,
estompée par une brume vespérale ou réduite à presque
rien par sa relégation à l’arrière-plan.
Ainsi chaque début de scène convie le spectateur à un
jeu qui s’appellerait : cherchez l’héroïne.
Il arrive même qu’il faille attendre quelques plans pour
enfin la découvrir. C’est qu’en bonne logique
marxiste, Mizoguchi livre d’abord le contexte englobant :
d’abord l’extérieur pour camper le contexte traditionnel,
puis les tractations des hommes, puis en dernière instance
seulement l’objet de leur tractation. La femme. Oharu. Repérée
ici par le palanquin du seigneur Matsudaire à la recherche
d’une génitrice pour son maître ; forcée
là par son père ruiné de rejoindre une maison
de courtisanes afin de renflouer les caisses de la famille vidées
par leur disgrâce ; choisie entre toutes, une fois engagée,
par un client dispendieux et séduit par son ''désintéressement''
(savoureuse perversité). Ce dernier cas offre une mathématique
de plans tout à fait exemplaire : d’abord la rue,
puis, s’extrayant des silhouettes anonymes, un gentilhomme
gras et rustaud, puis le bordel, puis un insert sur le tas d’or
que le client a répandu au sol, puis Oharu, comme suscitée
par la somme des images précédentes. Mais cette systématique
discrétion d’Oharu peut se lire, à l’inverse,
comme voulue et désirée par elle. C’est elle
qui, sciemment, se fait toute petite dans le champ. Si elle n’écoutait
qu’elle, elle s’y soustrairait totalement. Son premier
réflexe à chaque fois que le sort l’accable :
la fuite. Or toujours on revient la chercher. Même cachée
au centre d’un carrée de linge tendu, réfugiée
dans le non-lieu de l’art du chant, le palanquin soulève
un tissu, l’aperçoit et la tire hors de là d’une
main autoritaire. Même disparue dans l’obscurité de
la profondeur de champ pour rattraper son fils devenu seigneur et
qui l’ignore, elle est poursuivie par les gardes et ramenée
littéralement dans la lumière du plan. La légendaire
cruauté du cinéma de Mizoguchi tient peut-être à un
détail simple, qui s’exerce sur la victime et indissociablement
sur le spectateur : la première n’y est jamais
seule, si bien que le second est privé de plages d’intimité avec
le personnage où la compassion pourrait opérer. On
comprend mieux maintenant le rire avec lequel Oharu racontait, au
début, que les hommes refusaient désormais ses services,
dégoûtés par sa laideur. Repoussante, plus personne
ne vient l’emmerder. Elle a gagné le droit d’être
seule, délaissée, fantomatique, bientôt morte,
enfin libre. »
François Bégaudeau, Les Cahiers du cinéma
« Kinuyo Tanaka reste dans l’esprit du public
la douloureuse Oharu, femme galante, mais son itinéraire – environ
200 films en tant qu’interprète et une carrière
inattendue de réalisatrice – est l’un des plus
originaux de l’histoire du cinéma japonais. Née
en 1910 à Yamaguchi (Japon), la très jeune fille (elle
n’a pas 14 ans) est repérée sur scène
où elle joue et chante dans des spectacles de divertissement.
Les grands studios Schochiku la prennent sous contrat. Leur devise :
''Le spectacle doit amener de la joie.'' De fait, Kinuyo Tanaka ne
tarde pas à devenir célèbre pour le charme et
la fraîcheur de ses interprétations. Son rôle
de jeune femme docile dans le premier film parlant japonais, Mon
amie et mon épouse (Heinosuke Gosho, 1931), la rend particulièrement
populaire. Sa route croise très vite celle des grands cinéastes.
Elle tourne plusieurs fois pour Yasujiro Ozu (Où sont les
rêves de jeunesse ?, 1932 ; Femmes de Tokyo, 1933)
et est brièvement mariée au réalisateur Hiroshi
Shimizu, qui jouit d’une grande reconnaissance à l’époque.
Tout bascule quand elle rencontre Kenji Mizoguchi, qui tombe amoureux
d’elle et lui confie les premiers rôles dans 14 de ses
films le temps d’une décennie de chefs-d’œuvre,
de 1944 à 1954. Simple hasard ou emprunt direct à leur
relation privée, Mizoguchi la représente régulièrement
en muse aux prises avec son Pygmalion : elle est, par exemple,
le modèle d’un peintre dans Cinq femmes autour d’Utamaro
(1946) et comédienne dans L’Amour de l’actrice
Sumako (1947). Grand chorégraphe du désir, Mizoguchi
est aussi un artiste de la cruauté, dont les héroïnes
sont régulièrement blessées, moquées,
humiliées jusqu’à la mise en croix par des pères
ou des amants impitoyables. Kinuyo Tanaka est l’interprète
privilégiée de ces rôles de victimes magnifiques ;
souple, légère, d’une remarquable subtilité dans
les expressions du visage et les nuances du regard. Après
une visite à Hollywood en 1949, l’actrice s’affranchit
de la tutelle du studio et gagne son indépendance : elle
continue son travail avec Mizoguchi, bien sûr, mais tourne
aussi avec Mikio Naruse (La Mère, 1952 ; Chronique de
mon vagabondage, 1962) et Akira Kurosawa (Barberousse, 1965). Surtout,
contre l’avis de Mizoguchi, elle devient réalisatrice
elle-même, la première femme japonaise à pratiquer
cette profession. Ses six films – de Koibumi (1953) à Onna
bakari no yuro (1961) – sont difficilement trouvables. Kinuyo
Tanaka disparaît en 1977. Son souvenir est salué, en
1987, par un film de Kon Ichikawa, Eiga Joyu (Film Actress en anglais),
qui fait malheureusement l’impasse sur sa deuxième vie
de créatrice et se concentre sur le couple qu’elle format
avec Mizoguchi. »
Florence, Colombani, Le Monde
|
 |