mai 2007

 
 

Amsterdam Global Village (© DR)

SEANCES

mercredi 9 mai à 20h
mardi 15 mai à 20h

AMSTERDAM GLOBAL VILLAGE

de Johan Van Der Keuken
Pays-Bas, 1995, 4h05, VOSTF


Après avoir parcouru le monde, Johan van der Keuken choisit de filmer ce lieu d’accueil qu’est sa ville natale. Les cercles paisibles des canaux de la vieille cité lui inspirent une construction en mouvements latéraux à travers les saisons, à travers le temps, mouvements interrompus par une série de rencontres illustrant l’idée de métissage très présente à Amsterdam .


« Je suis allé à l’Est distraire mes pensées et, en chemin, autre chose m’est venu à l’esprit : ma ville, Amsterdam, était l’endroit où était représenté tout ce que je pouvais voir partout ailleurs. Cette ville qui m’a toujours séduit, avec son aspect trompeur de village, les reflets de sa lumière inimitable, tour à tour nordique et méridionale, sauvage et sensuelle – carrefour des nations, refuge tolérant qui a attiré vers elle le monde entier. Et brusquement, je vis que tout cela avait changé, que l’innocence avait disparu des rues et que des théories cyniques l’avaient investie en force. À vrai dire, je ne connaissais guère toutes les cultures qui s’y sont implantées depuis quelques décennies, ni les sous-cultures et "bandes" qui y sont nées. Le refuge d’autrefois semble envahi par le tourisme commercial des autocars et le tourisme désespéré de la drogue. Une chose était sûre : cela m’était bien plus étranger que la vie étrange des terres lointaines. Là-bas j’étais surtout le voyageur qui essaie honnêtement d’avoir présent à l’esprit ce qui unit les hommes au-delà de toutes les différences, alors qu’ici, en pénétrant dans un quartier moins connu peuplé de visages familiers, j’ai parfois brusquement été gagné par un sentiment de déracinement. Et j’ai su qu’il me fallait précisément filmer à Amsterdam ce monde qui tourne en une ronde folle, pour essayer de transposer, ici précisément, l’inconnu dans le familier. En effet, si je ne suis pas ici un citoyen du monde, je ne le serai nulle part ailleurs. »
Johan Van Der Keuken

« Johan van der Keuken revient dans le très beau livre que lui ont consacré Les Cahiers du cinéma (Johan van der Keuken, Aventures d’un regard, 1998) sur la genèse d’Amsterdam Global Village. La réflexion tourne autour d’une certaine idée du cinéma direct, définie comme suit : "(…) la vérité de notre propre corps au milieu de ce qui est mis en mouvement autour de nous. Le direct au cinéma : le corps et la caméra se confondent le temps de la prise de vue, tant qu’on est en phase avec l’imprévisible qu’on a soi-même déclenché." On n’est pas très loin de la "ciné-transe" chère  à Jean Rouch, à travers laquelle de part et d’autre de la caméra, s’instaure une interaction, un échange, un partage en vertu desquels les frontières – qu’elles soient épidermiques, nationales ou culturelles – s’abolissent mutuellement dans la création d’un imaginaire commun. Ce cinéma-là, l’expression est de Jean-Luc Godard, est à proprement parler rimbaldien, au sens où il accomplit, vingt-quatre fois par secondes, ce troublant sésame de la modernité poétique : "Je est un autre". D’où l’idée de van der Keuken de filmer l’espace familier de sa propre ville, Amsterdam, telle que l’autre l’a transformée, telle qu’en vérité, il ne s’y reconnaît plus tout à fait. Une série discontinue de portraits détermine cette longue dépossession de soi (quatre heures), à travers l’histoire et le trajet de personnages eux-mêmes déracinés à Amsterdam. Soit un jeune livreur de pizza d’origine marocaine, un homme d’affaires tchétchène, un employé de grande surface bolivien, une vieille femme juive et son fils miraculeusement sauvés des griffes nazies, quelques autres encore. À l’occasion, au gré de leur récit et de leurs déplacements, le cinéaste accompagne le retour de leur mère patrie, construisant ainsi son  propre récit sur un mouvement tout à la fois centrifuge et centripète. C’est le très beau paradoxe de ce film qui, entièrement bâti sur la notion de diffraction et de perte (celle du cinéaste par rapport à sa ville, celle de ses personnages à l’égard de leur pays d’origine), n’en figure pas moins, au final, la reconquête devenue film. Amsterdam Global Village, qui renouvelle à l’ère de la mondialisation la forme des "symphonies" citadines de l’avant-titre une œuvre qui – au fil des travellings qui subsument leur commune nature sous le signe de la flânerie fluviale – place le cinéma et la cité sous les auspices d’un même manifeste, énoncé sur sa mobylette par le plus modeste, sympatique et pétaradant de ses acteurs : "La vie ? C’est ce qu’on en fait avec ceux qui nous entourent." »
Jacques Mandelbaum, Le Monde

  haut de la page
retour