mars 2007

 
 

Million Dollar Baby (© DR)

SEANCES

samedi 3 mars à 15h30
dimanche 4 mars à 20h30
samedi 10 mars à 17h
dimanche 11 mars à 21h

MILLION DOLLAR BABY

de Clint Eastwood
USA, 2004, 2h12, VOSTF

Avec Clint Eastwood, Morgan Freeman, Hilary Swank


Frankie Dunn, un vieil entraîneur de boxe rejeté depuis longtemps par sa fille, vit replié sur lui-même dans un désert affectif. L'inflexible détermination de Maggie, avide de s'accomplir sur un ring, le pousse à accepter de l'entraîner. Une relation mouvementée, tour à tour stimulante et exaspérante, se noue entre eux... Un film de boxe crépusculaire, à la fois limpide et abyssal.

« Trois notes de guitare, glissées parmi le silence. Un lac immobile, une lumière indistincte : aube ou couchant, on ne sait plus. C’est une drôle de première image, qui éloignera d’emblée et à jamais Million Dollar Baby de tous les films sur la boxe, et il n’en a pas manqué à Hollywood. Mais comme image première, c’est la perfection : le grand calme qui enveloppe le vingt-sixième film d’Eastwood est d’emblée posé, autant glacis funèbre, surface, que plan profond. (…) Million Dollar Baby est un film aussi difficile à décrire qu’il est passionnant à regarder. Sans doute parce que ce qu’il dit, il le dit avec une évidence, un naturel, qui nous apparaît presque inconcevable dans le cinéma d’aujourd’hui. Ce sont deux heures vingt d’un discours littéral, qu’aucun effet de manche ne vient entraver. Scénario concentré à l’extrême, retenu, avançant en dévoilant à peine une démarche de plus en plus assurée. C’est un chemin lumineux de sens (celui, pour aller vite, d’une prise de décision et d’une reprise en main) dans lequel vient souterrainement peser de tout son poids l’écho lointain d’une autre vie. Mais à cette clarté vient répondre un autre éclairage, une nuit d’ébène qui nous demande de nous protéger, de soigner notre droite. Du côté de l’écran, ce film n’est qu’une image sombre, sous-éclairée par quelques lampes, rien de plus (la photo est signée Tom Stern, ancien chef… électricien). Impossible par exemple de prendre la moindre note pendant la projection. Il faudrait être torche pour se repérer ici, pour voir venir les coups. Ou alors, au contraire, il faudrait être borgne, comme Scrap, pour avoir l’habitude de cette caverne-là, de cette vie dans l’obscurité. Les plans viennent à l’écran comme des zones lointaines, entourés d’un halo sombre, chambre d’écho terminale. Ils ont l’air, eux aussi, de revenir de loin, de remonter vers nous, de sortir trempés d’un lac gelé. Baignée de la sorte, la salle de boxe à quelque chose d’un hôpital vitreux. Sur le ring, c’est encore pire, on entend une foule brailler que l’on ne verra pour ainsi dire pas, on se guide au son des coups, on frappe ou on est frappé, à l’aveugle. Pourtant, les deux régimes (le limpide et l’abyssal) s’accordent, sans conflit, par la seule grâce de l’assurance du trait, faisant d’Eastwood le dernier grand classique encore en activité à Hollywood. Dont le secret, au final, ne réside que dans cet art de forger cet alliage : qu’est-ce que ça produit, comme étrangeté sourde, de raconter une histoire simple, une histoire vieille (aussi vieille, disons, que le christianisme), mais de la raconter dans l’ombre, depuis le crépuscule ? Qu’est-ce que ça donne comme image et comme parcours, un film mystique né d’une mystique sans Dieu ? Car c’est lui, Dieu, le grand absent du film. Démiurgiquement, il a passé le relais à Scrap, le vieux borgne. Religieusement, il mis en question en permanence. Son absence est la soudaine liberté du film : sans Dieu, sans fatalité, il n’existe plus en tout un chacun qu’un nombre limité de combats gagnés, et il n’y a plus de loi. Une Maggie cabossée de 31 ans peut décider un matin, plus mélo que jamais, de se réinventer une légende cousue dans une cape verte en fil de soie, un nom gaélique floqué sur le vert d’Irlande, une autre vie, un autre paysage, une autre famille, un deuxième destin. Sans Dieu, se joue une vie en deux rounds où il peut être décidé de tout, y compris du moment d’y mettre un terme. En permanence, il revient à l’image le sigle "Everlast", célèbre marque de gants de boxe, comme un mot qui aurait tout d’un message, d’une clé. Everlast qui en français pourrait se traduire par "à tout jamais". »
Philippe Azoury, Libération

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