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| réflexions | |
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Le
Préjugé de la Rampe
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«
En 1960, […] les lépreux langiens du Tombeau hindou
faillirent venir vers moi dans un cinéma de la banlieue nord. Ils
avaient la même façon de tendre leurs moignons comme des
mains et d’en appeler en râlant doucement à mon bon
cœur. « A ma place », heureusement, il y avait Sabine
Bethmann étendue sur le sable gris-bleu, les regardant avec une
calme horreur que je connaissais bien. Ce n’était pas la
même peur : le cinéma était devenu pour moi le lieu
du hors-champ, du montage, de la suture, de la « place du spectateur
», en un mot le contraire du théâtre. D’ailleurs,
dans le film, le souterrain s’écroulait sur la meute lépreuse,
et le fidèle Asagara se sacrifiait pour maintenir ces acteurs un
peu trop réels dans la caverne du cinéma, dans le tombeau
du plan. Dans le noir. La rampe, c’est un peu tout cela. Le chiffre d’une peur archaïque. L’architecture encore théâtrale de la salle de cinéma : ici, un bout de scène, là une avancée de planches, un reste de coulisses, une fosse pour une absence d’orchestre, un balcon menaçant, un rideau. La rampe, c’est la ligne de fracture dans le cube scénographique que des fantômes gris (gris de ne plus baigner dans la lumière) emprunteraient pour sortir de l’écran et ramper vers moi telle une cour des miracles, exigeant ma pitié, riant de ma gêne. La rampe : les limbes du cinéma, le lieu louche d’un rapt redouté. » Serge Daney |
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| L’affaire langienne est connue, et Bernard Benoliel la rappelle d’ailleurs dans l’ouvrage consacré à la programmation , qu’il a établie sur proposition de l’ACOR (Association des Cinémas de l’Ouest pour la Recherche). Lorsqu’il « allait au cinéma » (et non « voir un film »), l’enfant Serge Daney, accompagné de sa mère, était terrorisé par les « attractions » (chansonniers, humoristes, musiciens, etc.) préalables à la projection du film. Mais surtout par le passage furtif de ces artistes mendiants dans les rangs. Comme si, soudainement, ils abandonnaient leur place attitrée pour se faufiler dans un espace interdit et par là même terrifier les enfants, qui appréhendaient justement ce franchissement de la rampe. Parfois, cette peur se rejouait donc à l’intérieur de certains films, non seulement pour l’enfant Daney mais aussi pour tous ceux qui « éprouvent cette terreur instinctive du vrai théâtre » (Benoliel). | ||||||||||
ÉMANCIPATIONS
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Dans
La rose pourpre du Caire (Woody Allen, 1984), Cecilia
voit beaucoup de films, plusieurs fois les mêmes, poussée
par la nécessité de s’extraire d’un quotidien
morne, de vivre l’amour -le vrai- par procuration. Une aliénation
volontaire, par le divertissement, qui excède le cadre du fantasme
lorsque Tom Baxter, le héros du film qu’elle regarde en boucle,
sort de l’écran (littéralement) pour passer «
dans le monde du possible » et venir lui déclarer
sa flamme. Le désordre que cet évènement inattendu
crée parmi les protagonistes du film dans le film autant que pour
les spectateurs effleure à peine Cecilia et Tom, partis virevolter
et tenter de s’aimer. Mais ce refus du déterminisme scénique ne dure qu’un temps, et Tom, passablement dérouté par les normes du monde réel (en pleine embrassade : « Où est le fondu ? Quand les baisers sont fougueux et les étreintes passionnées, avant de faire l’amour, il y a toujours un fondu. »), est contraint de traverser l’écran en sens inverse, afin que la fiction reprenne ses droits. A la différence qu’il y emmène Cecilia et l’intègre au déroulement du film, au grand dam de tous les personnages (un maître d’hôtel, abasourdi : « Alors, on sucre carrément l’intrigue ? », dit-il avant d’entamer son rêve de personnage : jouer des claquettes). Tom Baxter, enfin ponctuellement libre après 2000 séances identiques et d’une parfaire monotonie, aura pourtant eu le droit d’aimer une autre femme que celle que lui impose le scénario. Pour remettre la main sur une frêle et jeune femme, King Kong (M.C. Cooper et E.B. Shoedsack, 1933) aura commis une erreur fatale : vouloir franchir les limites du territoire qui le séparent de celui occupé par les indigènes de Skull Island, en détruisant une imposante barrière en bois construite à des fins protectrices. Cette transgression, cette audace pulsionnelle le rendent pour la première fois vulnérable, et sa capture devient presque une formalité pour quelques explorateurs et un cinéaste aventurier, qui décide ensuite d’exhiber la monumentale bestiole sur les planches de Broadway. Avant le lever de rideaux, une spectatrice se plaint d’être trop loin de l’écran, ce à quoi un employé répond qu’il ne s’agit pas d’un film mais de « la huitième merveille du monde ». Et sa position éloignée la préservera au contraire de la fureur du gorille géant, lorsque celui-ci, libéré des chaînes qu’il aura eu peu de mal à briser, partira à la recherche de sa Belle, tuant et détruisant New York sur son passage. Grimpé au sommet de l’Empire State Building, Ann Darrow en mains, King Kong ne connaîtra qu’un bref répit. Et dans l’un des avions qui le mitraillent, Cooper et Shoedsack, pilotes furtifs, s’attèlent à abattre la bête, comme si les géniteurs de King Kong avaient eux aussi hâte qu’il succombe, dépassés par les conséquences désastreuses de ce mouvement d’émancipation en deux temps. |
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| L’évocation de ces deux films trace déjà la principale ligne de force du Préjugé de la rampe : la mise à distance des protagonistes, la circonscription de leur espace vital en même temps que leur incapacité à s’y astreindre. Si les personnages sont tenus de se limiter à leurs rôles (et à leurs fonctions dramaturgiques), leur désir de dépasser les bornes (par lassitude, amour, colère, etc.) appelle une réévaluation de chacun en fonction de ces modifications radicales : qu’arrive-t-il au film, au cinéma, à l’acteur, au spectateur, au spectateur du film dans le film ? | ||||||||||
SPECTACLE
TOTAL
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Les
pensionnaires de l’institution psychiatrique La Borde vivent dans
l’appréhension de la représentation unique d’une
pièce de théâtre, Opérette de Witold
Gombrowicz. Et Nicolas Philibert filme les répétitions,
mais aussi les réticences et enthousiasmes de chacun à
jouer la comédie, à dire son texte (La
moindre des choses, 1996). |
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| Une lecture ouverte du Préjugé de la rampe amène quelques thématiques complexes, corollaires à l’idée première de délimitation scénique, de franchissement de la rampe ou de rupture avec un dispositif. Chacun de ces films est en effet un spectacle total, un exercice de direction permanent, un assemblage de petites mises en scène. Et pour les personnages, une confusion alimentée par le désir de ne jamais s’extraire totalement du temps la représentation, une accumulation ou une superposition d’espaces qui les désorientent. Au cœur de leurs tourments, la nécessité de jouer, danser ou réciter, sans que jamais leur réalité ne prenne le dessus. | ||||||||||
HISTOIRE
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Deux
films, très éloignés l’un de l’autre,
orientent la notion de spectacle vers la représentation de l’Histoire,
plus précisément vers la restitution d’épisodes
ou de périodes historiques. La nuit du coup d’Etat - Lisbonne, avril 1974 (Ginette Lavigne, 2001), film unique quant à son dispositif, « pulvérise le spectacle » (Benoliel) : |
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| Le
25 avril 174, à Lisbonne, un coup d’État militaire
renversait le gouvernement de Marcelo Caetano, le successeur de Salazar.
Ce coup d’État a mis fin à 48 ans de fascisme et a
été le début de ce qu’on a appelé «
la Révolution des Oeillets ». Ce coup d’État avait été conçu et effectué comme une offensive militaire par de jeunes officiers de l’armée regroupés dans le Mouvement des Forces Armées. Le maître d’œuvre de cette opération était Otelo de Carvalho. En 1978, il a écrit un livre, « Alvorada de Abril » (Aube d’avril), où il décrit en détails l’organisation du coup d’État. En lisant ce livre, j’ai découvert la rigueur et la précision avec lesquelles il avait organisé le soulèvement militaire du 25 avril et j’ai découvert également, avec beaucoup d’étonnement, qu’il n’avait pas assisté aux opérations sur le terrain. Installé dès l’après-midi du 24 avril, avec d’autres membres du MFA, au poste de commandement de Pontinha, à une vingtaine de kilomètres de Lisbonne, Otelo de Carvalho n’a rien vu de ce qui s’est passé dans les rues de Lisbonne le 25 avril. Chef d’orchestre éloigné de la scène de l’action, il ne pouvait qu’imaginer à travers les descriptions qu’on lui faisait et à travers ce qu’il entendait dans les radios et les téléphones ce qui se passait au dehors. C’est autour de cette absence, de ce manque, que s’est construit le film. Trente ans plus tard, il raconte et revit cette nuit du 25 avril 1974… Ginette Lavigne |
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| Indéniablement
une fiction, L’Anglaise
et le duc (Eric Rohmer, 2001) éloigne la période
de la Révolution, en la déréalisant, pour mieux recréer
son temps : les décors dans lesquels les personnages évoluent
sont des tableaux peints par Jean-Baptiste Marot dans le style des peintures
de l’époque (« C’est la picturalité qui
est mon souci premier. La vérité doit être dans la
picturalité. », Rohmer ). Le point de vue étant celui des royalistes, la rupture se fait entre intérieur et extérieur, entre les appartements (lieu de la discussion et de dissimulation), et la rue (lieu de la mise en péril). Et cette division tranchée entre dedans et dehors définit deux régimes esthétiques correspondant aux deux principales classes sociales. Pour l’Anglaise autant que pour le duc d’Orléans, sortir peut donc être mortel, et lorsque le franchissement de la zone de sécurité a lieu, précaution et discrétion se substituent à une ostentatoire mise en scène de soi. |
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DÉCORS
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Un
vieil écrivain insomniaque réinvente le monde comme une
somptueuse métaphore funèbre, et voit s’en défaire
les certitudes au fur et à mesure que lui-même additionne
les verres de Chablis. Pour faire vaciller les apparences, Resnais –
qui signe ici son seul film tourné en anglais – demande à
son décorateur de toujours Jacques Saulnier des décors extraordinaires
qui évoluent au gré des divagations du héros. Puisque
personnages et décors ne sont, au cinéma, que l’expression
de la volonté d’un auteur, pourquoi ne pas aller plus loin
et redoubler le vertige en faisant de cet auteur un personnage lui-même
soumis au metteur en scène du film ? Providence
(1976), c’est la mise à nu des ressorts de la fiction. Jean-Pierre Berthomé |
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| Dans
Providence, les décors ont donc été conçus
comme transposition d'un imaginaire individuel. Au contraire de ceux de
The world
(Jia Zhang-Ke, 2005), qui préexistaient à l'élaboration
de l’intrigue du film. Les protagonistes évoluent dans un
parc d’attraction réel de Pékin, reconstruction symbolique
du monde par la miniaturisation de ses principaux monuments. Et si certains
employés du parc font plusieurs fois le tour de la planète
par jour, d’autres dansent pour clore chaque journée touristique.
Par la métonymie, Jia évoque les leurres de la mondialisation, les difficultés à communiquer, l’enfermement des Chinois. L’artificialité immonde du cadre de vie des protagonistes, le vernis festif du spectacle et de la danse brisent toute possibilité de fuir, de franchir une frontière d’abord mentale. |
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| Providence et The world : deux films à considérer comme prolongements ou enrichissements du postulat initial du Préjugé de la rampe. Mais aussi deux films dans lesquels apparaissent discrètement les dynamiques centrales de cette programmation : à la fois connexion ou déconnexion entre des espaces desquels les protagonistes ne peuvent de toute façon jamais se détacher complètement, mais aussi difficultés à cerner précisément le temps de la représentation, ou encore désir illusoire d’une libération par la fuite. | ||||||||||
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A
lire : |
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