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Margarethe von Trotta


par Guy Fillion



Peu de réalisatrices allemandes ont une notoriété dépassant les frontières de l’Allemagne. Pourtant, depuis le tournant du cinéma allemand – et son renouveau – dans les années soixante, nombre de réalisatrices sont apparues dont quelques films parfois passent les frontières comme ceux de Helma Sanders-Brahms, Ulrike Öttinger, Angela Schalanec. Une seule réalisatrice allemande s’est vraiment fait connaître à l’étranger, Margarethe von Trotta.

Née en 1942, elle fut élevée jusqu’en 1948 dans les ruines du Berlin d’après guerre par une mère dont elle n’a pas oublié la vie de "mère célibataire". Elle fut longtemps, à cause de l’histoire de sa mère, classée comme "apatride" avec le passeport de couleur grise qui la distingua longtemps des autres.

Elle n’a jamais oublié non plus que c’est dans les années soixante, à Paris, où elle apprenait le français, jeune fille au pair et femme de ménage, qu’elle a, dans des discussions avec des étudiants français, découvert l’histoire récente de l’Allemagne, sa responsabilité dans la guerre, le nazisme et qu’elle a compris l’origine du silence sur cette période qui pesait alors sur la société allemande.
Entre cette enfance dans les ruines et cette prise de conscience elle ne pouvait qu’entrer de plain-pied dans cette génération qui a vécu la reconstruction de son pays et partagé les espoirs et les révoltes d’une jeunesse qui ne supportait pas une prospérité derrière laquelle se dissimulait les fantômes encore bien vivants du nazisme.

Mais son séjour à Paris lui a aussi apporté la découverte du cinéma à la Cinémathèque de la rue d’Ulm et dans les salles du Quartier latin où elle était censée étudier la philosophie. Elle y découvre en même temps la Nouvelle Vague, Hitchcock – Vertigo ! – et Bergman qui fut avec Le Septième sceau la grande révélation de sa vie de cinéphile. Elle lui restera fidèle et lui consacrera en 2018 un documentaire.
Finalement, entre études de philosophie, d’arts, de langues, elle choisit… l’art dramatique et, à son retour en Allemagne, elle devient comédienne, d’abord de théâtre. C’est l’époque où, après 1962 et ce que l’on a appelé le manifeste d’Oberhausen où se déroulait un festival de courts métrages, un nouveau cinéma naît, en rupture avec le cinéma allemand de l’époque qui se complaisait, en Allemagne de l’ouest, dans des comédies exaltant les valeurs rurales traditionnelles sur fond de folklore anodin, loin de ce que devenait le pays.
Elle s’y engage aux côtés des Kluge, Schlöndorff, Fassbinder, Wenders, Herzog dont les noms vont vite devenir familiers en dehors de l’Allemagne. C’est le nouveau cinéma allemand et, elle qui connaît bien la Nouvelle Vague, perçoit bien que si la Nouvelle Vague voulait changer les formes, ce cinéma-là voulait secouer la société.

Elle est alors une comédienne remarquée dans les premiers films de Fassbinder – elle est la femme de chambre du Soldat américain – ou dans La Soudaine richesse des pauvres gens de Krombach de Schlöndorff. Mais aussi dans les films de l’iconoclaste bavarois Achternbusch – La Guerre de la bière. Elle est au milieu du bouillonnement de la renaissance du cinéma allemand et c’est tout en continuant son métier d’actrice très en vue qu’elle passe à l’écriture.

Avec Schlöndorff, devenu son mari, elle devient co-scénariste de certains de ses films, dont Le Coup de grâce, une adaptation du roman de Marguerite Yourcenar et elle y interprète le personnage de Sophie, la protagoniste. Mais c’est avec L’Honneur perdu de Katharina Blum qu’elle co-réalise avec Volker Schlöndorff qu’elle marquera le cinéma allemand par sa radicalité critique. Elle en a écrit le scénario à partir d’une adaptation théâtrale qu’elle avait tirée du roman d’Heinrich Böll. Ce film est caractéristique du nouveau cinéma allemand qui se distingue par sa capacité de réaction aux événements, son refus du conformisme et sa vision critique de la société. L’énorme succès public de ce film en Allemagne de l’ouest, dans ce pays dont le "miracle économique" fait la "vitrine de l’occident" en pleine guerre froide, en première ligne à quelques encablures du jumeau rival, fut un des signes des mouvements qui minaient la société allemande.

La co-réalisation du film avec Volker Shlöndorff concrétise une vocation dont elle dit qu’elle n’était pas complètement consciente… tout en avouant que, sur les tournages, elle était très attentive à la manière dont les réalisateurs travaillaient. Elle dit même avoir pris un petit rôle dans une des Histoires insolites tournées par Chabrol pour pouvoir observer le travail du maître…

Et elle abandonnera sa carrière de comédienne pour pouvoir écrire et réaliser – seule – les films qui lui tiennent à cœur.

Cette "enfant sans passé" veut redonner un passé à l’Allemagne en creusant le présent. Proche de la première génération des jeunes révoltés allemands, elle ne les suivra pas dans leurs dérives violentes mais cherchera à les comprendre, s’attaquant aux reliquats du passé nazi et aux mœurs figées de la société. Elle réintroduira l’expression "Bleierne Zeit", littéralement "époque de plomb" tirée d’un poème d’Hölderlin, expression qui ne désigne pas la matière dont sont faites les balles mais la chape qui pèse sur une époque.
Ce qui la distinguera de tous les réalisateurs d’une mouvance proche, c’est que cette vision passera par des personnages féminins, s’appuyant parfois sur des personnages ayant existé, comme les sœurs Enslin, celle qui ira jusqu’à la lutte armée et celle qui sera de tous les combats féministes de l’époque – comme Margarethe von Trotta. Tous ses autres personnages de femmes seront insérés dans une réalité allemande et ses héroïnes forment une fresque sur la femme allemande de la fin du XXème siècle qui traduit une grande réactivité aux événements. C’est ainsi qu’elle fut la première à faire une fiction à partir de la chute du mur, mais le film n’est pas sorti en France.

En 2013, avec un film sur Hannah Arendt qui, par un autre biais, revenait sur la période charnière récente de l’histoire allemande, elle termine une sorte de trilogie de portraits de femme, toutes interprétées par Barbara Sukowa qui vont de Hildegarde von Birgen, moniale du XIIème siècle, mystique, illustratrice, compositrice, linguiste, botaniste, férue de médecine à Rosa Luxemburg. Portraits qui, pour ne pas traiter de notre époque, font écho aux autres films de Margarethe Von Trotta, une cinéaste qui reste largement à découvrir en France.

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> 4 films de Margarethe von Trotta, du 28 novembre 2022 au 7 janvier 2023 au Cinématographe